MARIANNE MISPELAËRE

COMBIEN DE SAISONS DURE CHAQUE VICTOIRE ?
2024-26
commande publique de la ville de Rouen, avec le soutien du ministère de la culture
pierres gravées, inox poli
71 m2
Production et suivi de projet : Métalobil
Installation : Viafrance
Les recherches ont été effectuées aux Archives nationales, grâce au soutien de Jean-Yves Halimi.
mispelaere
mispelaere mispelaere
mispelaere
mispelaere

En réponse à une commande publique de la Ville de Rouen en hommage à Gisèle Halimi (1927-2020), un pavement de pierres claires et gravées se déploie à l’horizontale devant le Palais de Justice de la ville. De grande dimension – la surface au sol est de l’ordre de 71 m2 –, Combien de saisons dure chaque victoire ? est dépourvu de la solennité propre aux monuments traditionnels de l’espace public. Aucune délimitation, si ce n’est de différence de clarté, entre le dallage lumineux en forme d’ellipse et l’espace aménagé pour la circulation piétonnière de la place Foch. Gravés sur les dalles et disposés de façon rayonnante autour du nom de l’avocate et militante, quelques 564 prénoms, en majorité féminins et/ou algériens. Ces prénoms incarnent les personnes défendues par Gisèle Halimi, et ont été collectés par Marianne Mispelaëre aux Archives nationales. À la rigueur scientifique se mêle la liberté de l’artiste qui, par cette omission des noms, met en regard victimes d’hier et victimes d’aujourd’hui, luttes anciennes et combats à poursuivre.
Une bordure en inox poli cerne chacune des pierres et capte les couleurs changeantes du ciel, l'intensité des rayons du soleil, ou encore, de façon fragmentaire, la silhouette des passants. L’ensemble forme un territoire singulier et mouvant. À l’encontre du monument traditionnel, de sa verticalité, de son hiératisme, de sa matérialité destinée à une vie pérenne, de sa représentation figurative, l’œuvre a fait le choix de l'horizontalité, du « peu à voir », du signal discret, qui sollicite attention volontaire, vigilance et questionnement. Combien de saisons dure chaque victoire ? s’inscrit dans la lignée d’une nouvelle génération de monuments, qui, plutôt que d’endosser la mémoire, de la figer et de l’imposer, offre à chacun la possibilité de devenir « porteur de mémoire », selon un acte libre et personnel.
« Le monument, bien qu’il soit dû à la mémoire, la tue » ; cette assertion de l’artiste allemand Jochen Gerz est représentative du tournant engagé lors des dernières années du XXe siècle. Le monument participatif et évolutif, voué à la disparition, de Jochen Gerz (1940-) et d’Esther Shalev Gerz (1948-), Mahnmal gegen Faschismus, Krieg, Gewalt – für Frieden und Menschenrechte (Monument contre le fascisme, la guerre, la violence - pour la paix et les droits de l’homme) (1986) ou encore les Stolpersteine de Gunther Demnig (1947-) (pierres d’achoppement ou pavés de mémoire), mémorial diffus et potentiellement infini dans les espaces urbains européens renouvellent en cette fin de siècle l’entretien de la mémoire. L’œuvre créée par Marianne Mispelaëre représente une nouvelle étape dans cette évolution du monument public. En 2026, Combien de saisons dure chaque victoire ?, tout à la fois monument d’hommage tourné vers le passé et « contre-monument » enjoignant de poursuivre les luttes engagées par l’avocate contre l’injustice et les discriminations, contribue, par la forme nouvelle adoptée, à faire de l’espace public rouennais un espace de réflexions critiques et de pratiques démocratiques et citoyennes.

Anne Bernou
Historienne et historienne de l’art
Membre du Conseil Scientifique des Hauts Lieux de la Mémoire Nationale en Île de France
août 2026